Pourquoi raconter des histoires ?

Où se situe la parole du conteur ? Pourquoi continuer à raconter ? Quel est le rôle de la transmission ? Autant de questions, parmi d’autres, auxquelles un grand conteur apporte des réponses aussi fines que profondes. Cet article est adapté du texte paru dans la revue Cassandre/Horschamp n°85, publié suite à la manifestation « Pourquoi raconter des histoires », organisée par Mondoral au Théâtre de l’Odéon en décembre 2010.

Les orphelins de la parole

Pourquoi faut-il raconter des histoiresComme il en a été de toute éternité, mais très étonnamment encore   aujourd’hui   dans   ce monde ultra-médiatique et commercialisé à outrance, il existe des individus qui, tout simplement et directement, racontent pour leur plaisir ou font métier de raconter des histoires dans des conditions souvent difficiles. Avec leurs nouvelles manières de raconter, leurs nouveaux répertoires, leur nouvel art et les valeurs qu’ils défendent à travers lui, avec les places qui leur sont octroyées et les places auxquelles ils prétendent, avec leurs qualités et leurs défauts, ces nouveaux conteurs n’ont presque plus rien à voir avec ceux que l’on pourrait appeler leurs ancêtres.

Depuis plus ou moins longtemps et selon les pays, la transmission vivante, c’est-à-dire d’homme à homme, ou bien de bouche à oreille, a presque totalement disparu de la surface de la terre. Cette disparition a commencé lors des deux derniers siècles. Elle est la conséquence inéluctable d’une croissance démographique d’une ampleur non prévisible, d’une transformation des moyens de production, d’un accroissement exponentiel des villes, d’une révolution des moyens de communication, en un mot, d’une si grande modification des conditions de vie qu’elle a donné lieu à l’abandon définitif d’une civilisation rurale vieille de plusieurs milliers d’années, au sein de laquelle la parole était entretenue et considérée comme un bien commun vital. Elle ne l’est apparemment plus aujourd’hui. C’est alors que se pose la question de la transmission du patrimoine oral que l’on dit immatériel, de sa valeur, de sa nécessité, de nos jours.

De l’agir au langage

Avant même d’être parole, le premier signe qu’un objet, une plante, un être humain et même une communauté exposent au monde qui les environne, c’est leur présence. Par leur présence, ils signifient qu’ils sont là et tout le monde peut comprendre le « je suis » de l’autre. Leurs actes primordiaux – être, bouger, respirer, marcher, courir, tuer, pleurer, rire, chasser, combattre, se défendre, prendre, donner – eux non plus, n’ont pas besoin de signes pour être compris. L’acte, contient son sens en lui-même. L’acte, l’agir, la présence sont pour les êtres humains le premier moyen de transmettre une énergie. L’exemple se grave instantanément dans celui qui en est le témoin, dans ses mémoires émotionnelle, cognitive, corporelle, sans le secours du langage. L’exemple est le premier outil de la transmission et, par la vertu de l’imitation, le premier moyen d’apprendre. Mais vont venir ensuite les explications, les cogitations, les stratégies, les anticipations, les remémorations, les menaces, les promesses, les accords et encore d’autres situations qui font intervenir le temps, qui vont rendre les signes nécessaires. C’est pourquoi les premiers hommes inventèrent d’abord le langage gestuel, un langage silencieux. Il n’est pas interdit de penser que, dans la nécessité d’inventions où ils étaient, ils y associèrent le cri, le chant, la danse, et même la peinture et l’écriture, sans que ces formes d’expression ne deviennent encore les systèmes de transmission et d’échanges, les langages qu’elles allaient bientôt devenir. Certains préhistoriens proposent l’idée que les premiers humains, après avoir élaboré les gestes techniques nécessaires à leur survie et fondés sur la primauté de la force physique et celle de l’habileté manuelle, avaient peu à peu élaboré un langage de gestes puis un langage sonore que nous appelons aujourd’hui la parole, parce que ces signes sonores étaient moins coûteux et plus performants que les signes physiques. Ce n’est plus à prouver aujourd’hui. La parole a prévalu sur le geste. La parole partagée par tous multipliait les performances et les pouvoirs de chacun et de la communauté. C’est ainsi que la parole fut peu à peu reconnue comme un bien collectif qu’il fallait entretenir, transmettre et faire évoluer au fur et à mesure des changements de conditions de vie.

Un acte d’engagement

Cet outil est devenu aujourd’hui si nécessaire dans tous ses aspects de la vie humaine que parole et humanité sont devenues indissociables. Ces progrès dans l’usage de la parole, comme un prolongement de la pensée, faisaient que parler et raconter, quand ils étaient pratiqués par des maîtres, devenaient un acte plus puissant encore que les gestes premiers dont la parole avait pris la place. Mais le plus grand pouvoir qu’avait acquis la parole était celui de tenir assemblées les communautés humaines qui savaient en disposer, comme il serait souhaitable qu’il en soit de même aujourd’hui. Ainsi, les sociétés orales estimaient que tout individu qui s’engageait par la parole, engageait aussi tous les membres de sa communauté à travers ses systèmes économique et juridique et sa relation à la vérité, que justement cette parole était chargée de transmettre. Le respect de cet engagement, de ce contrat, était tant pour l’individu que pour les siens une question de vie ou de mort. Cet acte de parler, c’est-à-dire de faire sortir des sons articulés de soi-même à l’intention de quelqu’un d’autre, et ce faisant, d’en perdre éventuellement le bénéfice comme on le fait lors d’une confidence ou de la révélation d’un secret, se fondait sur une confiance mutuelle initiale comme l’est, tout autant, l’acte d’écouter, qui consiste à bien vouloir laisser pénétrer en soi la musique des mots provenant de quelqu’un d’autre et qui serait susceptible de vous mettre en cause. Ces deux actes, indissociables l’un de l’autre, étaient compris par ces sociétés comme le fondement de leur statut d’êtres humains solidaires. La parole respirée leur paraissait, et à juste titre, vitale. C’était dans la fluidité de sa circulation, tant à travers les corps que les lieux, les âges, les générations, les morts et les vivants, que ces sociétés situaient la qualité principale de la parole : être un lien.

Nécessité de raconter

Nos ancêtres élaborèrent, au cours des siècles, de nombreuses formes de parole en fonction des situations et des interlocuteurs pour lesquels ils les concevaient. Aucune d’entre elles ne se révéla plus performante, au regard de son maniement accessible à tous, de sa capacité d’adaptation à toutes les situations, que la fable, le récit, le conte. Il est vraiment étrange que ces savants de la transmission d’autrefois aient choisi la fable pour transporter leur sagesse vers l’autre et, plus loin encore, vers l’enfant des temps futurs. Pourtant il n’y a rien de plus mensonger, de plus subjectif, de plus illusoire, de plus trompeur que les histoires. L’être humain, en son for intérieur, ne cesse de s’en raconter pour se justifier vis-à-vis de lui-même et pour oublier son angoisse. Il ne cesse d’en écouter, pour peu qu’elles produisent sur lui l’effet tranquillisant dont il a tant besoin. Il ne cesse d’en raconter aux autres pour se justifier à leurs yeux et, quelques fois, pour les conduire, comme il est conduit lui-même, vers des illusions et des mirages auxquels chacun ne demande qu’à croire. Raconter ou écouter des histoires a toujours été, depuis la nuit des temps, un grand commerce de mensonges. Mais raconter ou écouter des histoires est aussi l’expression d’un autre besoin plus puissant, il suffit de voir le succès des nouveaux conteurs pour le vérifier. C’est un besoin inextinguible, pour chacun, de se situer, de se repérer au-delà des illusions, un jour ou l’autre, pour savoir s’il a vraiment une histoire avec un début et une fin et si sa vie, son voyage, ses résolutions, l’ont mené à autre chose qu’à survivre. Raconter est tout autant un moyen d’endormir, de tromper ou de fuir qu’un moyen de clarifier, de partager et de prolonger l’aventure humaine. Par le souffle du conteur, par l’attention vibrante de l’auditeur qui leur est portée, les récits font apparaître une réalité commune brusquement visible, tout aussi acceptable que l’apparente réalité du lieu et de la situation au sein desquels cette représentation est célébrée. L’espace, qu’il soit intérieur ou réel, les acteurs de l’histoire et ce qu’ils représentent, les actes, l’énergie qu’ils produisent sont incarnés, on pourrait dire enflammés et éveillés, par les protagonistes de l’assemblée. Si l’on veut bien se souvenir de cette image légendaire et immémoriale d’une veillée autour du feu, on peut comprendre qu’une transmission orale, en quelque temps que ce soit, ne pourra jamais se faire sans un feu, c’est-à-dire sans jamais oublier où et pourquoi l’Humanité a commencé. Parole et contes sont l’héritage vivifiant et germinatif que nous ont laissé nos ancêtres.

L’invention de la trace

Les générations et les sociétés qui succédèrent aux hommes qui fondaient leur existence sur le pouvoir de la parole, inventèrent il y a quelques milliers d’années un nouveau moyen de transporter le langage et la pensée. Ce fut le temps de l’écriture. Elle offrait l’avantage considérable – elle nous l’offre encore aujourd’hui – d’être visible plutôt qu’audible, c’est-à-dire d’ouvrir à la pensée un espace synoptique plutôt qu’une linéarité temporelle fugitive, ce qui, pensait-on, lui donnait une permanence puisqu’elle était gravée sur un matériau que l’on pensait indestructible. Elle offrait aussi l’avantage non négligeable de s’inscrire dans un espace, espace sans lequel aucune pensée ne peut exister. Elle multipliait ainsi considérablement les possibilités de mémorisation et de stockage des informations, en particulier juridiques et économiques, nécessaires aux nouvelles sociétés qui l’adoptaient et qui constituaient pour elle un capital pérennisable. Elle permettait la multiplication de ces informations et, par conséquent, leur pouvoir éducatif, mais aussi la diffusion des idées. En revanche, l’absence de celui ou de ceux qui formulaient ces idées ne garantissait plus l’intégrité des informations et des pensées transmises de cette façon. Cette garantie se trouvait dès lors dans un objet extérieur qui pouvait appartenir à quelqu’un d’autre qui, par son acquisition, obtenait le droit d’en user comme il lui plaisait. Le sens, toujours à vérifier dans l’instant, échappait à l’homme vivant. Celui-ci se retrouvait sans voix et sans droit puisque sa parole avait été vendue et, ce faisant, ne lui appartenait plus. Il s’ensuivit encore bien d’autres inconvénients, parmi lesquels la naissance d’une économie financière non garantie moralement, l’accumulation, et donc la dévalorisation des connaissances accumulées et diffusées sans discernement et quelquefois leur falsification. Enfin, une multiplication illimitée de messages envoyés à tort et à travers à des interlocuteurs qui, ne pouvant plus être des témoins directs, les pervertissaient à leur tour. L’écrivain et le lecteur se trouvaient inéluctablement séparés dans le temps et dans l’espace par un message qui leur échappait. Tout cela isola les individus, les éloigna d’un effort d’intelligence partagée et, peu à peu, la parole fut négligée dans ses fonctions essentielles au profit d’une transmission par l’écriture qui laisse derrière elle des montagnes de références de plus en plus inaccessibles. L’énergie, que ce moyen de transmission se proposait de multiplier à destination d’une population toujours croissante, se retrouva peu à peu ensevelie dans les méandres d’une richesse qui perdait de sa valeur au fur et à mesure qu’elle augmentait.

Boîte à outils sans mode d’emploi

Et voilà que nous arrive, à la vitesse de la lumière, un nouvel outil de partage de connaissances et de transmission : la communication numérique. Elle remplace avantageusement, et sur bien des points, celle qu’elle se propose de détrôner et qui justement, avant elle, avait détrôné l’oralité. Elle multiplie presque à l’infini les pouvoirs que procurait l’écriture. Mais malheureusement, ce n’est encore et toujours qu’une utopie, une illusion d’échange et de rencontre non garantie par un échange vivant. Il n’y a plus de feu, plus de lieu. Le nouveau conteur, comme tous ses contemporains, est un héritier embarrassé. Il n’est pas né dans une société sans écriture. Tout au contraire. Pourtant, il parle encore. Il sait combien l’usage de la parole et de la narration lui est nécessaire. Combien sa place et sa dignité en dépendent. Il a encore besoin d’être réchauffé. Il est aussi enfant de l’écriture. Son espace est devenu écriture. Son temps, sa pensée, ses références sont devenus écriture. Ce n’est plus lui mais l’écriture qui témoigne de son existence. Ceux qui racontent aujourd’hui naissent dans un monde à réinventer et sans qu’une réelle place ne leur soit accordée. Ainsi, celui qui raconte des histoires aujourd’hui est un orphelin, un enfant né sous X, un enfant pas vraiment désiré, pas vraiment élevé, pas vraiment nourri au lait de la parole pesée, mesurée, respirée, partagée. C’est un enfant sevré. Il est comme tous ses congénères, un enfant sans mémoire, un enfant affamé d’histoires. Il est aussi, comme dans un grenier ou dans une brocante, démuni devant des outils et des objets usagés – que sont les récits collectionnés et les manières de les formuler, de les adresser, de les adapter, de les dire ou de les chanter – dont il a entendu parler ou qu’il a peut-être lus dans les livres mais dont il ne connaît ni le maniement et encore moins la destination. Il n’a presque jamais entendu ni vu quelqu’un s’en servir, c’est-à-dire raconter, et n’en a presque jamais joui pour lui-même ou, s’il en a joui, c’est à travers les succédanés de narration que sont les objets manufacturés et médiatisés. Le premier et le seul outil dont dispose cet orphelin, c’est son besoin d’être visité, habité par les histoires. C’est pourquoi il devient conteur, d’abord pour lui-même, avant de le devenir pour les autres.

Transmettre, avant de disparaître

Mais, à la différence de la plupart des autres arts, raconter est un art de l’oralité. Il ne peut être pratiqué que dans l’instant et directement, en face de ceux à qui il est destiné. L’autre y est immédiatement nécessaire. Le conteur d’aujourd’hui a besoin, comme de toute éternité, d’interlocuteurs. C’est avec eux qu’il va élaborer une nouvelle oralité narrative qui répondra à ses propres besoins d’histoires, tout en même temps qu’à ceux à qui il se confie. C’est là que se situe son art. Il n’est évidemment pas prêt. Qui le serait ? Il commence sans autre outil que son besoin. Il court le risque, à très court terme, par son manque d’expérience et d’apprentissage, de décourager ses premiers interlocuteurs. Il n’est pas prêt. Eux ne le sont pas non plus. Et voilà notre conteur désespérant de son entreprise et peut-être même désespérant ceux qui lui ont fait confiance. C’est que chacun, de son côté et dans sa solitude, oublie trop vite que ce besoin d’entendre des histoires est pour tout être humain, un besoin vital, sans cesse désiré et rarement honoré, sans lequel il n’est pas certain d’exister. Ce qui est propre à toute transmission, c’est qu’elle s’inscrit dans une perspective de séparation. Le désir de rencontre et d’échange va s’intensifiant tandis que les adieux s’approchent. Il y a toujours, dans cette situation, un sentiment d’urgence qui ne peut être que bénéfique. C’est que la transmission s’inscrit aussi dans un mouvement incessant de changement de monde et de générations, de mort et de renaissance, auquel chacun doit se soumettre sans cesse. La durée est combattue par l’instant. Il y a dans la transmission directe des paroles et des contes le souvenir incarné, la trace des souffles, des voix, de l’esprit encore vivant et vivifiant des disparus qui, avant nous, ont raconté les histoires qu’à notre tour nous respirons.

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