Le Conteur Amoureux

Introduction du Conteur Amoureux, publié pour la première édition chez Caterman en 1995, puis aux éditions du Rocher en 2007, augmenté du texte de la Chanson des Pierres :

La Broderie

C’était une femme très pauvre qui habitait dans une misérable maison, au cœur d’un pays ingrat fait de collines arides, de terres pauvres et de landes. Elle n’avait plus que son fils, et elle l’aimait plus que tout au monde. Pour gagner leurs vies, elle faisait des broderies qu’elle s’en allait vendre au marché. Et ainsi, jour après jour, elle brodait et prenait de l’âge et son fils grandissait sans même penser à l’aider et sans s’inquiéter du futur.

Une nuit, elle fit un rêve et elle vit sa maison, sa terre, toutes transformées. Sa maisonnette était devenue un palais, les collines qui l’entouraient étaient recouvertes de grands arbres et de forêts, les terres traversées par des rivières et des ruisseaux et plantées de champs de blé, d’avoine et de multitude de plantes dont elle ne connaissait pas le nom. Mais ce qui lui semblait le plus beau dans cette vision merveilleuse c’était un lac, et, à la place des rocailles, en contrebas, devant le lac, se tenait son fils resplendissant, habillé comme un prince.  Quelqu’un d’autre trouvait à ses côtés mais le rêve n’en montrait rien.

Tout cela lui parut si beau que, dès le lendemain, elle se mit à broder ce qu’elle avait vu. Et elle désirait tant que sa broderie soit ressemblante qu’elle n’eut de cesse qu’elle soit terminée. Elle s’y usa les mains, les reins et les yeux et bientôt elle termina la représentation de son rêve hormis la personne qui était aux côtés de son fils Elle montra son chef-d’œuvre à son fils mais un vent violent le lui arracha des mains et l’emporta hors de sa vue.

Son fils tenta aussitôt de la rattraper mais à chaque fois qu’il l’apercevait, le vent se levait à nouveau et l’emportait un peu plus loin. Il courut ainsi pendant des jours et des jours croyant toujours atteindre la broderie et n’y réussissant jamais. Il arriva dans un pays qui lui parut tout aussi extraordinaire que celui  qui figurait sur la broderie.

Et dès qu’il y eut pénétré, trois jeune femmes – c’étaient des fées – vinrent l’accueillir comme s’il était un prince. Elles lui en donnèrent les habits, lui offrirent gite et couvert et lui révélèrent qu’elles l’attendaient depuis longtemps pour terminer la broderie inachevée.

Tansis que les deux ainées terminaient la broderie, la plus jeune se promenait avec le jeune homme au bord du lac qui était en contrebas. Et quand la broderie fut achevée et que le jeune homme put la contempler, il en fut tout émerveillé.

Malgré la tristesse qu’il avait de quitter ce pays enchanté il quitta ses trois hôtesses pour rapporter la broderie à sa mère. Elle était devenue aveugle. Aveugle d’avoir tant brodé et de l’avoir tant attendu, aveugle et presque mourante. Mais quand elle le sut revenu et qu’elle sut que son œuvre était achevée , elle en eut un très grand bonheur.

Elle caressa la broderie. Le vent qui la lui avait prise autrefois la lui reprit quelques instants et la broderie s’envola. Elle ne s’en alla pas très loin. Le ciel qu’elle avait brodé remplaçait le ciel gris du méchant pays. Les collines boisées qu’elle avait brodées remplacèrent les collines desséchées. Les champs tout fleuris de moissons qu’elle avait brodés recouvrirent les terres ingrates d’autrefois. Le lac qu’elle avait brodé réfléchissait le paysage tout entier qui l’entourait. A côté de son fils qui était maintenant habillé comme un prince comme elle l’avait brodé, il y avait la jeune fée qui rayonnait comme une étoile.

La vieille mère désormais aveugle revoyait ce qu’elle avait vu dans son rêve. C’était ce qu’elle avait brodé. Alors, elle put s’en aller.

La Grande dame

Enfant je ne pouvais pas savoir que j’allais raconter un jour. J’envisageais d’autres destins. Quelques signes auraient pu me le révéler si j’avais su les reconnaître : une curiosité inextinguible pour les contes et les légendes dans une enfance solitaire, une fidélité, une confiance secrète dans le merveilleux. Mais il ne me vint jamais à l’idée qu’en dévorant ces épopées, ces légendes, ces contes si lointains, si étranges, si étrangers, j’étais en train de pénétrer dans un monde qui me garderait.

Ce goût ne se démentit jamais. Je me souviens que lors d’un examen, je dus répondre à la fameuse question : « Quel livre emporteriez-vous dans une ile déserte ? » et je répondis : « Un livre de contes et de légendes, l’Odyssée par exemple. »

Plus tard, il m’est arrivé fréquemment de douter de l’opportunité ou de l’utilité de raconter. Chaque fois m’est revenu  ce sentiment indescriptible et qui m’est devenu si familier, où se mêlent admiration, élan, mystère, confiance, presque amour pour ces contes de fées, ces épopées, ces chansons, ces proverbes et tous les textes et les mots qui, à travers le temps, et sans tapage, m’ont orienté dans le labyrinthe souvent angoissant des circonstances à traverser.

Je me souviens d’une longue promenade avec ma grand-mère alors qu’elle était à la fin de sa vie. J’avais seize ans, elle en avait quatre vingt. J’étais plein d’énergie et de curiosité. Nous partîmes en début d’après-midi pour bavarder et nous parlâmes de beaucoup de choses. Nous marchions. Je voulais, tout en bavardant, lui faire découvrir la campagne qui était la mienne, lui montrer les merveilles de mon royaume. C’était là ma fierté. J’avais tout exploré. Ici, il y avait des bruyères. Là, un bout de rivière où j’avais pêché des poissons à la mains. Plus loin une ferme abandonnée. ET je l’emmenais sans prendre garde aux efforts que cette promenade lui coûtait.

Sans se plaindre, elle m’interrogeait sur ma vie et mes projets et je lui répondais presque distraitement. Je ne me rappelle pas précisément les conseils qu’elle me prodigua. Ce dont je me souviens c’est de l’attention extrême qu’elle m’accorda et de la confiance en moi que je ressentis lorsque nous nous retrouvâmes vers le soir en haut de la colline en bas de laquelle nous habitions. Il n’y avait plus qu’à rentrer. Je me suis dit alors, dans ma juvénile prétention et voyant le monde à mes pieds :

« J’ai parlé avec elle d’homme à homme. Nous venons de nous dire ce que nous avions à nous dire !! » Et, je me revois maintenant, petit, tout petit, accompagné par une dame grande comme un soleil et déjà presque fée qui m’avait emmené pour faire le tour d’une journée qui était celle de sa vie. Je comprends aujourd’hui que c’était elle qui m’avait dit ce qu’elle avait à me dire, à me donner, à me transmettre son héritage :

« Aie confiance en toi, tu es capable de quelque chose d’utile pour les autres. Regarde ! je vais te montrer où il faut aller pour trouver ce que tu cherches ! »

Il y avait dans cette rencontre, le même sentiment de merveilleux, la même discrétion, la même générosité que celle que je retrouve dans les contes de fées et les grands récits de l’humanité. C’est une petite ou une grande musique pénétrante, opiniâtre, toute faite de dons et d’espérance dans notre raison de vivre.

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