Les Fonctions du conteur

D’années en années, depuis que je raconte, je ne peux m’empêcher de penser que cette soudaine faveur que le monde affiche pour les contes ne peut être qu’éphémère. Le fait qu’une société telle que la nôtre puisse s’intéresser à nouveau à des objets aussi modestes que les contes procède pour moi d’un rêve impossible et qui pourtant se réalise.

Mullah Nasr Eddin qui voulait ne pas être dérangé, avait vanté à ses voisins les merveilles d’une fête qui n’existait pas. Mais en les voyant s’y rendre de plus en plus nombreux, il se demanda si il n’y avait pas quelque chose de vrai dans son mensonge et il se précipita pour vérifier.

C’est peut être mon cas.

Energie

L’anthropologue Marcel Jousse aborde son étude sur la parole : Le Style oral, par un préambule scientifique rappelant que tous les mouvements et manifestations des êtres vivants, sont le produit d’une énergie. Et que cette énergie est déclinée au cours d’une longue chaîne d’échanges allant de la lumière du soleil, en passant par les plantes et les animaux jusqu’à l’homme. Il en vient ensuite au fait que nos gestes physiques ou psychiques et, en particulier ceux qui produisent la parole, s’inscrivent eux aussi dans cette circulation d’énergie. On pourrait donc dire que la parole est elle-même un transport de cette énergie et que par cette fréquentation elle devient elle-même une énergie. Nous, conteurs, nous avons besoin de cette énergie pour nous et pour les autres. C’est à travers nos histoires que nous pouvons la partager.

Vibration

La parole est une onde qui se déplace dans l’air. Si notre atmosphère n’existait pas, nous ne pourrions pas nous parler. Nous sommes dépendants de l’air qui nous environne. Il nous traverse, nous nourrit et nourrit tout autour de nous. Mais nous, humains, il nous apporte autre chose encore, il nous relie. Sans lui nos paroles ne pourraient pas se transporter de nos bouches à nos oreilles. On ne peut pas parler dans le vide. Les paroles ont besoin d’atmosphère pour se déplacer et les conteurs en ont besoin aussi pour partager des histoires.

Dualité

Une parole ne peut pas exister non plus si celui qui parle ne s’adresse à personne ou s’il ne se trouve pas d’interlocuteur. Elle meurt. Pour que la parole existe il faut au moins être deux. En conséquence, qu’on le veuille ou non, une parole est une propriété collective d’au moins deux interlocuteurs, ni l’un ni l’autre ne peut la produire tout seul. Une histoire n’existe que quand on est plusieurs.

L’instant

Une histoire racontée n’existe donc qu’à la condition de ne pas être racontée dans le vide et de disposer d’un conteur qui veuille bien la raconter avec, au moins, un auditeur qui est disposé à l’entendre. La naissance d’une histoire ne va pas de soi. Elle naît dans des conditions difficiles. Si ces deux premières conditions son remplies, il en existe une troisième qui est encore bien périlleuse. Une histoire orale ne vit que dans l’instant pendant lequel elle est racontée. Dès qu’elle est racontée, elle a de grands risques d’être oubliée. Mais pourquoi le serait- elle si elle est intéressante ? A-t-elle été mal racontée ? C’est possible ! A-t-elle été mal écoutée ? C’est possible encore ! La raison principale de sa disparition, c’est qu’elle s’inscrit dans le temps et que tout ce qui s’inscrit dans le temps s’efface inexorablement.

L’oubli

Les mots ne peuvent sortir de la bouche d’un conteur que les uns après les autres, à la queue leu-leu. Ils entrent de la même façon dans l’oreille de celui qui les entend. Ils se succèdent. Aussitôt prononcée la parole de l’instant est effacée par celle qui lui succède qui, elle même, sera effacée à son tour par les paroles suivantes. Plus l’on s’éloigne du paysage que l’on quitte plus celui-ci se rapetisse jusqu’à disparaître à l’horizon. Il n’en reste que le souvenir et le souvenir est lui aussi menacé par le temps. Le principal ennemi de l’histoire, c’est le temps. L’histoire est, là encore, menacée de disparaître et, par conséquent, le conteur l’est aussi. Les voilà solidaires dans cette bataille.

Le son

La parole est un son, c’est une musique et comme la musique, elle s’envole. Maintenant c’est surtout le conteur qui est menacé de disparaître. Dès que l’histoire a quitté ses lèvres, elle le quitte lui aussi. N’importe qui peut lui prendre l’histoire qu’il vient de raconter et prétendre qu’elle est à lui. Elle l’est. Dès qu’une histoire est prononcée elle n’appartient plus à celui qui l’a racontée. Plus précisément elle est potentionellement la propriété de tout le monde. Histoire : Deux femmes prétendaient être la mère d’un même enfant, Salomon proposa de couper l’enfant en deux et d’en donner la moitié à chacune. L’une accepta le jugement, l’autre préféra y renoncer et laisser l’enfant à la première. Salomon découvrit ainsi qui était la mère véritable. Elle retrouva son enfant. Il en est de même du conteur, si il veut que l’histoire qu’il aime reste vivante, il lui faut admettre qu’elle peut être racontée par un autre.

La parole invisible

Marcel Jousse suggère que, dans la préhistoire, le langage gestuel a été abandonné au profit du langage sonore parce que celui-ci s’entendait la nuit. Nos ancêtres auraient donc inventé un langage sonore pour pouvoir communiquer dans l’obscurité. Il y a là une analogie instructive. Ces signes sonores, fugitifs et invisibles que sont les paroles et ces conteurs qui s’effacent pour nous les faire entendre pourraient donc nous rendre visibles des images que nous ne voyons même pas quelques fois le jour.

L’écologie de la parole

Notre atmosphère terrestre est respirée par nos corps. Nous l’inspirons et nous l’expirons. C’est notre première nourriture commune. C’est par ce moyen de respiration que nous produisons aussi nos paroles. Par ce fait, nous satisfaisons

au-delà de ce besoin vital d’alimention, un besoin d’appel, tout aussi vital. Nos paroles s’inscrivent alors dans notre atmosphère et produisent avec elle une nouvelle sorte d’oxygène. Sa qualité dépend de la qualité et de l’intensité de nos paroles. C’est une atmosphère dont nous sommes tout autant les responsables que les bénéficiaires.

C’est une écologie de la parole.

Les pouvoirs de la parole

Dans la variété de ses manifestations l’énergie de la parole est, et nous donne de grands pouvoirs. Elle nous donne le pouvoir d’appeler, de représenter, de nommer, de questionner, de compter, d’évaluer, de mesurer, d’assujettir, d’ordonner, de plaider, de remercier, de célébrer. Elle permet de s’inscrire dans le temps et peut- être de lui échapper. Elle permet de s’approcher du vrai, du juste, du beau, du vital. Elle permet de raconter.

Un pouvoir de mesurer

La parole fut ainsi que l’écriture qui lui succéda, et après le geste, un moyen de compter, de dénombrer, d’énumérer et par là de décrire une propriété, d’acquérir, de se souvenir. C’est un acte de propriété, un constat, un contrat, un inventaire, un commerce de mots qui a fait de la parole une valeur. Ne la dévaluons pas.

Un pouvoir de représenter l’invisible

Un autre de ses pouvoirs est celui de décrire l’invisible ou plus précisément le non-visible, ou bien encore le disparu, l’absent et ainsi de le faire redevenir présent. Pourquoi parler ou représenter quelque chose s’il est perceptible immédiatement et par tous. Il suffit de le montrer du doigt.

Un pouvoir de jouer

Si la parole est pouvoirs, elle est aussi jeu, jeu de pouvoirs et de forces d’abord. Mais les pouvoirs de la parole et les jeux qui en découlent ne s’exercent pas seulement dans le domaine de la force physique. Ils s’exercent aussi dans le domaine du questionnement et du sens. Comme un joueur d’échec, l’homme joue sa vie avec ses paroles et les paroles se jouent aussi de sa vie.

Un pouvoir de relier

La parole s’inscrit dans un échange d’énergie, elle est pouvoirs, elle est appel, elle est jeu. Elle est aussi un lien. Elle prend naissance entre deux interlocuteurs. Et de proche en proche, elle relie les uns aux autres, le dedans avec le dehors, le semblable avec le différent, le connu avec l’inconnu, le familier avec l’étranger, les générations entre elles, le mort avec le vivant , elle est le lien le plus nécessaire à l’existence d’une société, le lien le plus nécessaire à la compréhension de la réalité du monde dans lequel nous vivons.

Un outil

La parole est énergie, elle est pouvoirs, elle est jeu, elle est lien, elle est une valeur, elle est enfin, l’un des plus anciens outils de l’humanité, l’un des plus

simples, l’un des plus adapté à l’homme puisqu’il peut la contenir tout entier en lui-même sans autre outil que lui-même.
Elle est un outil, mais elle est aussi pour l’homme un aliment puisqu’elle le constitue, le reconstitue, participe à son développement. Elle est encore un vêtement, une armure ou un charme.

Un art

Si nous acceptons tous ces attributs de la parole, il faut aussi accepter que, tous les usages que nous en faisons, aussi différents soient-ils, en arrivent quand ils sont amenés à leur perfection, à ce que l’on peut appeler un art.
Et que parmi ces arts de la parole tels que l’éloquence, le théâtre, la poésie orale, la conversation , il en est un plus universel que les autres , par sa simplicité, sa permanence, son pouvoir de signification, par le fait qu’il est à la source de tous les autres comme c’est le cas chez les grands poètes de l’antiquité, c’est l’art du conte.

La parole et sa relation au temps

L’instant

Ce qui distingue une parole de tous les autres objets fabriqués par l’homme et en particulier l’écriture, c’est que la parole est un objet sonore, visible et fugitif. Ces qualités la distingue des autres productions humaines qui sont matérielles, visibles, stables et durables.

La parole est dans l’instant, elle y est simultanément produite et entendue. La fabrication d’un objet matériel éloigne son créateur de celui à qui il le destine.. Ce sont des avantages et des inconvénients dans les deux cas. L’un dispose d’un long temps de préparation mais il est seul et le restera. L’autre est dans l’instant, avec ceux à qui il s’adresse et qui l’écoutent. Ils sont ensemble dans un même instant et un même lieu, ils pensent, respirent ensemble.

Ne pas être dans l’instant, c’est être séparé de l’autre. C’est comme l’écrivain, par exemple, qui ne sait pas à qui il écrit et qui le lira. Dans tous les cas, il ne sera jamais dans l’instant pendant lequel ses lecteurs le liront. Et ses lecteurs ne partagerons jamais avec lui l’instant pendant lequel il leur écrit. Ils ne seront jamais ensemble.

La présence

Ce qui distingue celui qui parle de celui qui élabore son chef d’oeuvre à l’avance, c’est que le conteur est là, l’autre n’y est pas encore et n’y sera
peut- être jamais. Il est difficile de se manifester sans être là. Il faut donc y être, c’est impératif. Tout autre élaboration préalable d’un objet, par exemple celle d’une sculpture, est marquée du sceau de l’absence soit du spectateur, soit de l’artiste. Ils ne participent pas au même événement. Celui qui parle ou qui raconte doit être là avec tout son corps et toute l’attention qu’il permet. La parole vivante a besoin de présence.
La mémoire contre l’oubli

La mémorisation est l’unique moyen de se souvenir des choses importantes. Celui qui parle à quelqu’un qui est sans mémoire et sans attention va voir sa parole obligatoirement oubliée.

L’Oralité

Les civilisations sans écriture le savait bien. Aussi avaient-elles inventé une technique de formulation verbale mémorisable dans l’instant, une science de la communication verbale. C’est ce que les ethnologues appellent aujourd’hui L’Oralité. La répétition, la récapitulation, l’usage d’images frappantes, la versification et souvent la mise en musique, le respect de la causalité et de la chronologie étaient les principaux outils de cette science.

Pour le conteur et son auditeur, cet art de la mémoire est indispensable. Alors, rien n’est plus enthousiasmant, plus précieux que de posséder, de transporter en soi et pour les autres des paroles patrimoniales, c’est à dire précieuses à tous et accessibles à tous instants. C’est la raison pour laquelle Hamadou Ampateba, le grand sage africain disait que la mort d’un vieillard africain était comme une bibliothèque qui brûle. Mais il disait aussi que si tu entends une histoire, il te faut la raconter. Si tu ne la re racontes pas. Elle te puniras. Si tu la raconte mal elle te punira aussi. Si tu veux vivre longtemps apprends à bien raconter.

Le récit

Les arts de la parole sont parmi les formes les plus élaborées du langage. Ce sont des arts du son et du sens. C’est une littérature mais ils se manifestent au sein de L’Oralité. C’est une littérature orale. Cette littérature comprend de nombreuses formes : des œuvres poétiques, dramatiques ou rhétoriques, mais ce qu’elle propose surtout ce sont des œuvres narratives : des récits et des contes, eux aussi très variés.

Cette prééminence de la narration dans une littérature orale populaire s’explique d’abord par une constatation de bon sens. L’humain, quel que soit son âge, aime et a toujours aimé entendre des histoires. Il s’y reconnaît, y est reconnu et représenté par elles. C’est un moyen de se définir, de s’identifier. C’est l’expression du désir d’échapper au temps ou, au moins, de mesurer la réalité temporelle et qualitative de son existence.

Le fil de la parole

La performance mnémonique de la narration antique et de sa transmission dans les arts de la parole s’explique aussi par ce langage particulier dans lequel elle s’exprime. L’Oralité est linéaire. On ne peut pas tout dire et entendre en même temps, comme on peut, à contrario, de façon synoptique, contempler l’ensemble de l’image d’un tableau d’un seul coup. Dans la narration il y a un début, une fin, une cause, une conséquence, un nœud, un dénouement. C’est au cours d’un écoulement, d’une circulation de séquences de parole que s’élabore la signification d’un message narratif. C’est un voyage.

La narration est commandée par le temps; d’abord par le temps qu’elle a pris pour venir jusque à nous, ensuite par sa propre durée, enfin par le temps de l’histoire qu’elle représente. C’est une architecture de temps.

L’interrogation

Ce fil, fait d’une longue chaîne de causes et de conséquences (ce que l’on appelle une randonnée le démontre) est une succession de questions et de réponses savamment distillées jusqu’à la résolution finale. Cette résolution ne prend son sens entier qu’à la dernière syllabe de la narration. Ce sens n’aura été exprimé et compris que quand tout aura été entendu. Ainsi pourrait-on dire que le début d’une histoire est une question, une devinette, et que la fin de cette histoire est la réponse- Que va devenir une petite fille insouciante qui va chez sa grand’mère ? Elle sera mangée par le loup !

Une histoire est un ensemble de devinettes, un ensemble de débuts et de fins, de questions et de réponses provisoires jusqu’à la résolution finale.

L’adaptation

Il est des situations de parole au cours desquelles le conteur doit faire preuve d’ajustement. Cette situation n’est pas forcément un handicap. L’acte de modifier la forme d’un récit n’est pas forcément un défaut. Ce peut être une nécessité. Elle n’est pas contradictoire avec une fidélité au récit qui a été transmis, elle répond aux circonstances de l’instant.

Cette qualité d’adaptation d’un message oral fait aussi que le conteur et son public vont produire différentes « versions » d’un même récit ; d’abord en eux- mêmes et, ensuite, selon l’époque, les circonstances et les lieux. Ainsi peut s’expliquer partiellement cette universalité et cette diversité des contes rencontrées dans les différents pays du monde entier.

La parole et sa relation au vrai

Si l’on veut bien admettre l‘éventualité des qualités et des pouvoirs de la parole que nous venons d’évoquer et admettre aussi que nous ne sommes pas les premiers à nous y intéresser – plutôt les derniers d’ailleurs- il nous faut admettre aussi que ces qualités, ces pouvoirs ont été cultivés par beaucoup d’autres avant nous.

Nous venons de voir que les histoires sont très fragiles à leur naissance, qu’elles ne doivent pas naître dans le vide, trouver un conteur accompagné d’un auditeur, ne pas être mal racontées, ne pas être oubliées, construites en fonction d’une mémorisation efficace mais voilà qu’elles ne doivent pas non plus prétendre à dire le vrai sinon on va les accuser de mentir.

Fiction et « mensonge »

Cette littérature narrative formulée dans l’oralité se situe ainsi délibérément et presque totalement dans ce qui est immatériel : l’imaginaire. C’est pourquoi le conteur traditionnel présente sa parole comme mensongère, fictive et ludique. En racontant, il s’avoue humblement incapable de dire le vrai.

En agissant ainsi il situe sa parole et celle de sa communauté dans l’ordre du jeu. Il la met à l’abri de toute exploitation et discours partisans, partiaux, apparemment objectifs ou exposant des faits soit-disant réels. Tout récit est

imaginaire puisqu’il n’est pas l’acte lui-même. La seule chose qui est vraie c’est l’instant pendant lequel un conte est dit et écouté.

La polysémie volontaire

La nécessité de rassembler le plus souvent possible toute la communauté est ressentie dans les sociétés traditionnelles comme primordiale. C’est pourquoi la parole qui est utilisée dans ces occasions doit être accessible à tous. C’est une parole volontairement polysémique, c’est à dire qui a plusieurs sens intentionnels. Un conte peut paraître mensonger ou fictif à certains et vrai pour d’autres, distrayant ou instructif. Tout dépend de la compréhension que l’on en a.

Chacun peut vérifier pour et par lui-même, au cours de sa vie, la polysémie d’un conte. Il découvrira peu à peu au cours de sa vie, d’autres aspects, d’autres images, d’autres sens qui lui avaient échappés. L’écoute, le regard changent au cours du temps. Comme un oignon le conte a plusieurs peaux.

Voilà ce qu’en disait Amadou hampaté Ba, célèbre sage africain en commençant son épopée Kaidara :

Conte conté, à raconter, seras-tu véridique ? Pour les bambins qui s’amusent au clair de lune, la nuit, mon conte est une histoire fantastique. Quand les nuits de la saison froide s’étirent et s’allongent, à l’heure tardive où les fileuses sont lasses, mon récit est un conte agréable à écouter. Pour les mentons-velus et les talons-rugueux, c’est une histoire véridique qui instruit. Ainsi suis-je futile, utile et instructif. Déroule-la qu’elle vienne…

La métaphore, l’analogie, le symbole, la fiction, miroirs du Merveilleux

Le psychanaliste Erich Fromm ajoute, à propos de l’importance de la fiction, du symbole et de l’analogie ces quelques mots :
Le langage symbolique est un langage qui a une spécificité propre. En son essence, c’est la seule langue universelle que la race humaine ait jamais forgée, il s’agit pour nous de la comprendre plutôt que de l’interpréter (…) ; je crois qu’une telle compréhension est (…) importante pour quiconque désire se connaître soi-même, et non seulement pour le psychothérapeute dont la tâche est de soigner les troubles mentaux. (…) Le langage oublié. Erich Fromm.

La parole fictive est le moyen, on vient de le voir, de protéger une parole commune. La fiction, la métaphore, l’analogie et le symbole permettent de représenter des idées ou des vérités intransmissibles d’une autre manière. Ils sont aussi le moyen d’en transmettre et d’en protéger la connaissance sans l’interdire. Voilà le conteur informé des qualités de la parole. C’est un monde qui s’ouvre à lui, peut-être un labyrinthe, en tous cas une promesse de réussite s’il tient compte de ce qu’il découvre. Ce qui lui reste à faire c’est choisir ce qu’il veut dire.

Que va-t’il faire ?

Nous, conteurs, avons le désir de servir à quelque chose, à quelqu’un, mais à qui et qui voudra nous entendre ? Nous ne le savons pas encore. Nous avons le désir aussi de disposer d’une belle parole mais laquelle ? Pourquoi ? Et dans combien de temps en disposerons-nous ? Nous ne le savons pas encore mais ça va être certainement très long !

Alors à quoi ça sert de raconter des histoires ?

à plaire ? Oui ça peut servir à plaire, à flatter, souvent à tromper, à se tromper soi-même mais aussi à faire plaisir et à se faire plaisir, à être accepté.
à transmettre
Oui ça sert à transmettre, c’est à dire à porter et donner les histoires qui ont instruit tant d’être humains avant nous et que l’on a reçues à notre tour.

Histoire : Vous vous souvenez certainement de l’histoire de ce jeune homme qui cherche du travail et qui rencontre quelqu’un qui lui en propose. Il doit porter une lettre au Grand Inconnu. Il va avoir toute les peines du monde à le trouver. Et quand il va enfin le découvrir. Il s’aperçoit que le grand inconnu c’est justement celui qui lui a donné la lettre. Et au lieu de la prendre, le Grand inconnu la lui redonne et lui dit : Elle était pour toi.

Est-ce que ça sert à relier ?

Oui raconter sert à relier et ça ne fait que ça d’ailleurs. La parole n’existe que quand elle est partagée. C’est une invitation à être ensemble, à faire apparaître toutes les relations que les choses et les personnes ont les unes avec les autres à instruire ?

Oui, raconter ça sert à instruire énormément. Les africains pensaient qu’enseigner est une obligation pour tous les membres d’une société, que chaque instant et chaque événement de la vie quotidienne était une occasion d’initier par le moyen d’une histoire.

à témoigner ?

Oui, bien sûr, raconter c’est témoigner, qu’on le veuille ou non. C’est dire ce que l’on a vu, ce que l’on voit et que l’autre ne voit pas ou n’a pas voulu voir. Raconter c’est un témoignage vécu dans l’instant. C’est même une confidence que nous fait le conteur parce, comme le dit Flaubert : Il ne parle que de lui- même.

Est-ce que ça sert à représenter ?

Oui raconter, c’est représenter. C’est représenter le disparu, l’absent, l’oublié, le le méprisé, le méprisant. C’est successivement prendre leur place. C’est disparaître pour n’être plus que leur ambassadeur. C’est avoir un regard, un corps et une voix qui montrent ce qui n’était pas là auparavant.

à distraire ?

Oh oui raconter c’est certainement distraire et si raconter ne peut pas distraire c’est que ça n’est pas bien raconté. Mais c’est important de distraire. Ça efface les peurs, les angoisses. Ça emporte ailleurs, ça fait évader, ça guérit. Le mieux pour le conteur c’est de faire rire mais seulement de lui-même plutôt que des autres, ça ne fait de mal à personne et ça lui fait du bien à lui.

à endormir

Raconter ça aide aussi à endormir très très souvent, peut-être trop quelques fois. Le risque pour le conteur c’est surtout de ne pas s’endormir lui-même quand il veut endormir les autres.

Est-ce que ça sert à grandir ?

Oh oui raconter ça aide à grandir et si raconter n’aidait pas à grandir, autrement dit à agrandir son esprit, son cœur, son courage, sa ruse, sa détermination, à grandir tout court et à aider à grandir, il faudrait vite cesser de raconter. Raconter c’est le lait de la parole. C’est presque une évidence,/ / en tous cas pour les mamans qui nourrissent presque simultanément leurs nouveaux nés de lait et de paroles affectueuses dès leur naissance. Elles savent que le lait et la parole font grandir. Et qu’aider les autres à grandir nous aide à grandir aussi. Est-ce que raconter aide à raconter ?

Oh Oui raconter aide à raconter ! Si raconter n’aidait pas à raconter, si raconter ne donnait pas envie à d’autres de raconter cela signifierait que nous, conteurs, nous racontons très mal.
Mais raconter a une fonction plus grande encore que celle d’aider à raconter, c’est celle d’aider à se taire, surtout quand on a fini de raconter. Mais c’est très court. Pour un conteur c’est particulièrement difficile de se taire longtemps. Pourtant se taire conduit à écouter et écouter est indispensable pour apprendre à raconter.

Voilà à quoi servent les histoires, elles nous aident et elles nous aident à aider.

Les rôles et fonctions des conteurs et conteuses

L’artiste de parole et plus particulièrement le conteur ou la conteuse ont une reponsabilité particulière, ils ont une place, un rôle différent de la maman, de l’instituteur, de l’animateur, du conteur amateur. Ils doivent répondre de compétences, de qualités morales et techniques, d’expériences pour faire comprendre que ce qu’ils font est important pour tout le monde.

Les conteurs et conteuses se servent de toutes les formes de paroles à la fois, celle du théâtre, celle de la musique et du chant, du poème, celles de l’éloquence et de la réthorique, celles aussi du geste. Homère en a été un merveilleux exemple. A son image, et toutes proportions gardées, ils agissent ou pourraient agir comme lui. Ils disposent de tous les outils et des compétences que proposent les paroles dans leur variété. Ils sont narrateurs avec plusieurs fonctions :

Ce sont des hommes ou des femmes de relation,

C’est évidemment le premier titre que porte les conteurs. Ils se relient à ceux à qui ils racontent, ils les relient entre eux, les relient aux histoires. Ils sont le catalyseur de la rencontre.

Ils sont hommes ou femmes de parole

au sens ou l’on dit d’un écrivain, d’une écrivaine qu’ils sont des gens de lettres, conteurs et conteuses sont des gens de paroles. Ils sont aussi de parole. Ils la donnent et ils la tiennent.
Il sont narrateurs ou narratrices

évidemment puisque ce sont des conteurs. Ils ont cette qualité parce que le récit est l’une des paroles les plus performantes du langage.
Les conteurs sont des poètes ou des poétesses.
ou aspirent à le devenir. Sans même qu’ils se le soient formulé, ou qu’ils en aient reconnu encore la saveur, les conteurs entendent la musique de leur voix et de leur langue. Ils répondent aux règles de l’oralité, à celles du récit et de la littérature orale mais aussi à celles plus subtiles de la fiction, de l’analogie et du symbolisme. Peu à peu, ils deviennent forgerons de leur parole.

Ce sont des orateurs ou des oratrices

Ce sont des avocats qui défendent une cause. En tout premier lieu, la leur, (et ce n’est pas quelque fois une mince affaire !). Ils défendent aussi à travers la leur la place de leur camarade tout autant que celle des communautés auxquelles ils s’adressent. Enfin, d’abord et surtout, ils défendent la cause de la parole.

Ce sont des hommes ou des femmes de théâtre

Ils sont en représentation et ils en dirigent la mise en scène. Ils jouent presque comme les comédiens ou comédiennes jouent. Mais ils jouent successivement tous les rôles de leurs histoires, mais aussi les bêtes, les objets, les lieux, les intempéries, les forêts et les fourmis…Ils sont en constante métamorphose. Mais ce qu’ils jouent d’abord c’est l’histoire.

Ce sont des historiens ou des historiennes,

Ils connaissent l’histoire de leur peuple, ils en connaissent les légendes, les mythes, les religions. Ils ont voyagé ou vécu ou rapportent les voyages ou les événements qu’on leur a décrits, les drames qui se sont passés et ils en témoignent avec leurs outils de fictions et de créations.

Ce sont aussi des linguistes

A leur manière, ils sont des gardiens, des témoins de la langue parlée, tant dans son actualité que dans son passé. Ce sont des activateurs de paroles, de langues et de pensées, ils participent à sa bonne circulation.
Enfin, ce sont encore des chamanes

Comme nos lointains ancêtres qui voyageaient dans les espaces imaginaires et symboliques de l’univers pour aller plaider les causes des malades ou des malheureux, le conteur ou la conteuse peuvent se référer, toutes proportions gardées, aux actes des chamanes d’autrefois. Qu’ils le veuillent ou non, ils remplissent une fonction magique.

Les qualités des conteurs et conteuses

Eno Belinga, le grand ethno-musicologue camerounais nous décrit, trop brièvement ici, les qualités qu’il prête aux griots africains et qui, somme toute,

sont universellement désirables pour tout conteur d’aujourd’hui, voilà ce qu’il dit :
(les griots) apparaissent comme des artisans de la parole…ils mettent continuellement en jeu des facultés de réadaptation, de recréation, voir de création (de la parole)…ils font montre de deux qualités primordiales : l’imagination et le cœur…

pour parvenir à l’expression, trois autres facultés leur sont nécessaires :
La première est l’esprit, sans cesse en éveil, qui s’applique à créer des liens. Ses effets sont le trait, le sens de la répartie, l’à-propos.
Eno Belinga dit encore :La seconde faculté est l’intelligence. Celle-ci perçoit les rapports élevés, profonds et étendus…Elle s’enracine dans un héritage millénaire.
La troisième, est la mémoire, conservatrice des connaissances acquises : thèmes épiques, chants et maniements de l’instrument d’accompagnement, enchaînements généalogiques etc… (…)
pour passer à la réalisation…il leur faut encore faire appel à la volonté et à la conscience.
La volonté brave les préjugés et met en œuvre les facultés de création. La conscience reste, pour eux, un critère de référence et de discernement.
( Eno Belinga. . Littératures et musiques populaires en Afrique noire. éd. Cujas)

Conclusion obligatoire

Depuis quelques décennies nous avons vu apparaître « un renouveau du conte » et nous y avons peut être participé sans nous rendre compte que nous participions à une aventure qui dépassait largement ce pourquoi nous nous y étions engagés.

Nous nous trouvons ainsi à défendre, pour la société entière, nous, amoureux de la parole et de la narration, une discipline qui, après avoir été abandonnée il y a longtemps, devient un art à réinventer.
Cet effort nous est demandé à nous , qui pour la plupart, sommes ignorants des abîmes de la sémantique, de la linguistique, de la phonétique, de l’historique, de la grammaire, de l’étymologie, de la narratologie, de la musicologie, de la littérature comparée, de l’ethnologie, de la philosophie et de bien d’autres sciences encore… Les seules connaissances, les seules études dont nous pouvons nous prévaloir viennent de notre pratique de la narration, avec une seule certitude , c’est que c’est une chance.

Nous voyons bien combien elle nous est précieuse. Alors, sans discuter, il faut y retourner sans tarder.

Bruno de la salle

Copyright 2016

Photo : Jan von Holleben, dreams of flying, 2002

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