Une lettre

Approche-toi, une lettre s’écrit à voix basse.

Il serait bien mieux de se rencontrer directement en chair et en os. Bien mieux que nous nous parlions, que nous soyons l’un en face de l’autre et que nous découvrions dans cet instant les secrets qui nous sont communs. Mais voilà, nous ne pouvons pas être ensemble. Le premier objet d’une lettre, c’est l’absence.

Les anciens disaient que la parole vole et que l’écriture reste. C’est vrai que les paroles ne sont faites que de souffles, de sons, de musique et qu’elles volent. Mais elles ne vont pas n’importe où. Comme les flèches elles se destinent à quelqu’un. Mais quelquefois elles le manquent ou bien alors sont évitées. C’est tant mieux ou bien c’est tant pis, mais pour un conteur c’est tant pis et c’est très triste parce que les flèches d’un conteur ne sont pas faites pour tuer mais uniquement pour toucher. Évidemment l’écriture aussi se destine à quelqu’un. Elle aimerait voler aussi, mais voilà, elle est couchée sur du papier et même quelquefois sur les frontons de pierre des monuments.

Lorsque l’on a beaucoup à dire, l’écriture est lente à se faire ; et pour parler de poids encore, plus il y en a et plus ça pèse. On empile les pages en livres et puis les livres en rayons, les rayons en bibliothèques. Depuis qu’on a voulu coucher sur un papyrus les mots que l’on ne voulait pas oublier, beaucoup d’entre eux se sont endormis dans d’inaccessibles dortoirs.

Une lettre c’est différent, c’est moins lourd, ça s’adresse, ça se porte, ça se reçoit, ça se conjugue avec le tu ou bien le nous, ça nous rapproche. Alors, dans notre éloignement, c’est une lettre que j’écris. Tu pourras lui prêter ta voix comme on le faisait autrefois, ainsi ta voix, pour un instant, pourra te rappeler la mienne. Ce sera peut-être tout simplement un message électronique. De quelques formes qu’il prenne, et c’est toujours le plus important, ce sera l’expression d’un désir de rapprochement comme cette histoire le montre.

C’était un vieil homme qui s’était retiré loin du monde. Son petit-fils lui rendait visite quelquefois pour lui apporter ce dont il avait besoin et pour remporter les lettres que son grand-père adressait à ses proches. À chaque fois elles étaient écrites dans des caractères de plus en plus gigantesques. L’enfant pensait que son grand-père voyait de moins en moins et lui avait proposé d’apporter des lunettes la prochaine fois. Le grand-père avait souri : Non, ce n’est pas ma vue qui baisse, c’est la distance qui me sépare du monde qui augmente et la crainte que ceux qui me lisent deviennent sourds.

Je fais le vœu que malgré nos infirmités, nos épaisseurs, nos surdités, nos mémoires inhabitées, nos absences, notre éloignement, ta lecture et mon écriture vont nous transporter vers ce que nous avons à découvrir ensemble. Pendant un certain temps nous allons nous écrire plutôt que nous parler. Ton désir d’apprendre est si grand que tu réveilles le mien. Je t’en remercie.

Je vois, à l’issue de ces échanges, que nous avons parlé de sujets variés. J’ai remis tes questions et mes propositions dans un ordre qui n’est pas celui que nous avons suivi au cours du temps. J’ai pris la liberté de les rassembler par grands thèmes. Je garde pour commencer celles qui évoquent les qualités nécessaires à l’écoute et à la narration. Comment elles nous sont données dans notre enfance et comment elles nous seront précieuses lorsqu’il nous faudra les retrouver.

Je te propose de rappeler ensuite nos échanges sur les contes et les récits proprement dits, sur cet immense océan des rivières d’histoires qui constitue notre patrimoine. Nous passerons ensuite aux questions que tu m’as posées sur cette mystérieuse et si simple oralité narrative presque perdue aujourd’hui qui a permis aux histoires de parvenir jusqu’à nous.Tu m’as aussi beaucoup interrogé sur les manières de raconter et sur les compétences qui sont nécessaires à un conteur qui se lance dans le métier. Il nous fallait les aborder impérativement avant que tu puisses jouer avec elles.

Enfin, arrivant à la conclusion de nos échanges, nous en sommes venus à la description du but que nous recherchons tous, ce jeu de la narration tranquille à travers lequel nous essayons de reconstituer le puzzle de notre histoire et celui de celles et de ceux qui nous entourent.

Approche-toi encore un peu ! Malgré le temps et la distance qui toujours nous sépareront aussi près que nous nous trouvions, une lettre s’écrit à voix basse.

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